Poème

Eden

Notre jardin tout en fouillis
Où viennent s’amuser les merles
Où la mauvaise herbe s’emmêle
Comme à la page un gribouillis

Et dedans planté le bonheur
Portes et fenêtres ouvertes
Pour laisser à la saison verte
Le jour y pénétrer sans heurts

Avec dans son sac nos deux cœurs
Montés en un collier de pourpre
Ses yeux de fruits sucrés qui s’ouvrent
Et son long manteau de chaleur

Ne mettons pas d’ordre au jardin !
Nous y dormirons tranquilles
Notre amour est une Bastille
Qui ne tombera pas demain !

Poème

Tesselle

J’étais un cri entre deux rives
Rive de vie, rive de mort
À souffrir la blessure vive
Des souvenirs et des remords

Un héron pris à son image
Dans le fleuve me ressemblait
Son envol laissait un sillage
Dans lequel le bonheur tremblait

Jusqu’à l’instant qu’il disparaisse
Lui aussi mangé par les eaux
Sous ma veste de toile épaisse
J’en gardais un petit morceau

Pas beaucoup plus gros qu’une prune
Un morceau qui chaud sur mon sein
Luisait, luisait comme à la hune
Le fanal d’espoir des marins.

Poème

Des volutes

Dans la ville au crépuscule
On visite son passé
D’un fauteuil on déambule
En des pays effacés

Pays de vive mémoire
Vaux où rien ne s’assouvit
Où toute image se moire
Et toute voix s’assourdit

Nous reviennent des arômes
De framboises et de thé
La douceur et l’amertume
Des lentes journées d’été

À fleur de notre conscience
Un visage enfin surgit
Une pâle incandescence
Sitôt parue qui s’enfuit

Mais, si furtive fut-elle
Le cœur en a vacillé
Comme une calme chandelle
En un instant ravivée

Sous le ciel où se bousculent
Nos mirages ressassés
Dans la ville au crépuscule
On pleure sur son passé

Poème

Clair obscur

L’instant tire et s’allonge
À l’infini

Le cours du temps se fige
Et la Mémoire mêle ses ombres
Aux fruits de ce panier

Pommes, poires, raisins
Ce sont les vergers qui renaissent
Tant alourdis de rouille
Règne vaporeux des fantômes
Ou des songes non distingués

L’automne est revenant
Revenante ta peine

Qu’as-tu laissé aller
Parmi les arbres de ce clos ?

Les souvenirs sont des bouchées
Amères ou sucrées
Les souvenirs sont le régal
Ils sont l’écœurement
L’alène qui perce le cœur
La brise qui le berce

En voilà un qui monte
De tes profondeurs minérales
Puis qui roule
En perle de cristal
Sur ta joue